Hier soir, les portes de la prison centrale de Libreville se sont refermées sur Alain-Claude Bilie By Nze. Le dernier Premier Ministre d’Ali Bongo Ondimba et également ancien candidat à l’élection présidentielle de 2025. Figure familière des cercles du pouvoir pendant près de deux décennies, l’homme a passé sa première nuit en détention après avoir été entendu par les juges d’instruction, puis placé sous mandat de dépôt.
Un homme qui signait des décrets dort désormais en cellule.
Pour ceux qui l’ont côtoyé aux sommets de l’État, la scène a quelque chose d’irréel. Pour la plaignante, une citoyenne gabonaise ordinaire qui attend d’être remboursée depuis des années, elle a peut-être, simplement, le goût de la justice.
Pas une première fois

Ce que beaucoup semblent oublier, ou choisissent de taire, c’est que cette incarcération n’est pas la première. Alain-Claude Bilie By Nze connaît les couloirs de la prison centrale de Libreville. Il y avait déjà séjourné en 2008, dans une autre vie, pour une affaire supposée chèque sans provision, émis dans le cadre de l’acquisition d’un véhicule alors qu’il était dans le gouvernement. Des faits relevant, là encore, du seul droit commun.
On n’en dira pas plus. Chaque affaire a sa propre logique, sa propre vérité. Mais ce précédent existe. Il est documenté. Et il suffit, à lui seul, à nuancer le récit d’un homme injustement rattrapé par une justice aux ordres.
Ce deuxième séjour derrière les barreaux intervient donc dans une continuité que ses défenseurs peinent à effacer d’un revers de main.
Une dette ancienne, mais pas oubliée

Tout commence en 2008. Une somme de cinq millions de francs CFA est remise à Alain-Claude Bilie By Nze dans le cadre de l’organisation des festivités de la Fête des cultures. L’argent ne sera jamais restitué en totalité. Des années passent. La plaignante attend.
Ce que l’on sait aujourd’hui, selon des sources concordantes proches de l’instruction, c’est que l’intéressé a effectué deux paiements partiels, en 2012 puis en 2013. Deux gestes qui, aux yeux de plusieurs juristes consultés, sont loin d’être anodins. En droit, ils peuvent valoir reconnaissance implicite de dette. La réalité de l’obligation, disent ces mêmes juristes, ne serait dès lors plus sérieusement contestable.
La femme qui a prêté cet argent n’est pas une institution. Elle n’est pas un parti politique. Elle est, simplement, quelqu’un à qui l’on doit de l’argent depuis bientôt vingt ans.
La prescription : un argument qui ne tient pas

Dès l’annonce de l’interpellation, certains commentateurs se sont empressés de brandir l’argument de la prescription. Les faits dateraient de 2008, affirment-ils. L’affaire serait donc éteinte depuis longtemps.
Mais selon des sources judiciaires, ce raisonnement serait incomplet, pour ne pas dire erroné.
Les paiements de 2012 et 2013 auraient interrompu le cours de la prescription, faisant repartir le délai à zéro. Puis des actes d’enquête auraient été engagés dès 2017. Et lorsque le nouveau Code de procédure pénale est entré en vigueur en 2019, il a porté la prescription délictuelle à dix ans.
Additionner ces éléments conduit à une conclusion que plusieurs praticiens du droit formulent sans ambiguïté : la prescription ne serait pas acquise.
Abus de confiance : pourquoi pas un simple litige civil ?

La défense et les soutiens de l’ancien Premier ministre ont rapidement tenté de requalifier l’affaire en litige privé, relevant du seul droit civil. Un différend entre deux personnes qui se connaissaient, rien de plus.
Mais selon des sources proches du dossier, la réalité serait plus complexe. La qualification d’abus de confiance retenue par le Parquet reposerait sur une combinaison d’éléments précis : des fonds remis dans un cadre déterminé, une obligation de restitution liée à la perception de financements publics, et des remboursements partiels suivis d’un silence prolongé.
Ces éléments, estiment plusieurs observateurs, correspondraient aux critères de l’article 307 du Code pénal gabonais. Entre un litige civil et une infraction pénale, la frontière est parfois mince. En l’espèce, c’est la justice qui a tranché.
La DGR dans la procédure : rien d’anormal

L’intervention de la Direction Générale des Recherches dans cette affaire a nourri les suspicions de ceux qui voient dans cette procédure une manœuvre politique. Pourquoi la DGR ? Pourquoi pas un service de police ordinaire ?
La réponse des sources judiciaires est sans équivoque : la DGR est une unité de police judiciaire de la Gendarmerie nationale. Ses agents sont des officiers de police judiciaire. Ils agissent sous l’autorité exclusive du Parquet de la République, dans le strict respect du Code de procédure pénale. Il n’y aurait là rien d’inhabituel ni d’irrégulier.
Neuf ans de convocations sans réponse

C’est peut-être l’élément le plus éloquent du dossier. Selon plusieurs sources proches de l’enquête, des convocations auraient été régulièrement adressées à Alain-Claude Bilie By Nze à partir de 2017. Pendant des années, elles seraient restées lettre morte.
Neuf ans. Neuf années durant lesquelles cet homme a continué d’occuper des fonctions publiques, de se présenter en acteur de la vie politique nationale, pendant que la justice l’appelait et qu’il ne répondait pas.
C’est ce contexte, selon nos sources, qui aurait finalement conduit les juges d’instruction à opter pour une mesure contraignante. Non par brutalité. Par épuisement des alternatives.
Une procédure ordinaire pour un homme qui ne l’était pas

À ce stade, l’ensemble des sources judiciaires consultées s’accordent sur un point : cette procédure s’inscrirait dans un cadre juridique classique. Les contestations qui s’élèvent relèvent davantage du débat d’interprétation que de l’irrégularité manifeste.
Quant à la thèse d’un complot politique, elle se heurte à un obstacle de taille : les faits. Une dette. Des paiements partiels. Des convocations ignorées. Des années qui passent. Et une femme qui attend.
Ce que cette nuit dit du Gabon

Il y a quelque chose de symboliquement fort dans cette première nuit passée par Alain-Claude Bilie By Nze à la prison centrale de Libreville. Non pas une satisfaction, ni une victoire de quiconque. Mais le signe, peut-être, que la loi peut atteindre tout le monde.
C’est précisément cela, l’égalité devant la loi. Non pas un principe abstrait gravé dans le marbre des constitutions, mais une réalité concrète, vécue, parfois tardive, mais réelle.
Dans un État de droit, la crédibilité de la justice ne se mesure pas à la célérité avec laquelle elle traite les petits dossiers. Elle se mesure à sa capacité à traiter les grands avec la même rigueur.
Cette nuit à Libreville en est, peut-être, une illustration.
Monsieur Alain-Claude Bilie By Nze bénéficie, comme tout mis en cause, de la présomption d’innocence. La qualification définitive des faits et la suite à donner à la procédure seront arrêtées à l’issue de l’instruction judiciaire en cours.
Il le sait lui-même. À l’époque où il évoluait aux côtés d’Ali Bongo Ondimba, il affirmait qu’il n’existait pas de prisonniers politiques au Gabon, appelant l’opinion à faire confiance à la justice et à la laisser accomplir son travail. Pourtant, des voix s’élevaient déjà pour dénoncer le contraire. Aujourd’hui, alors qu’il se retrouve à son tour confronté à la justice, son affaire ne relève alors en rien du politique, mais bien d’une procédure judiciaire classique. https://gabonmediatime.com/gabon-bilie-by-nze-place-sous-mandat-de-depot-a-la-prison-centrale-de-libreville/



