Validé en Conseil des ministres le 22 mai 2026, le projet de loi de finances rectificative corrige sévèrement la loi votée en décembre. La démarche est saine. Le contenu, lui, soulève des questions chiffrées que le Parlement aura le devoir de poser, décryptage.
A peine cinq mois après avoir promulgué la loi de finances initiale, le projet de loi de finances rectificative (PLFR), ramène le budget de l’État de 6 358,2 à 5 495,2 milliards de FCFA, soit une coupe de 862,9 milliards (moins 14 %). Ceux qui, dès décembre, avaient alerté sur son irréalisme avaient donc raison. La volonté affichée par le sommet de l’État lors du Conseil des ministres du 22 mai dernier de revenir à des prévisions crédibles va, à ce titre, dans le bon sens. Mais une rectification ne vaut que par sa sincérité, et c’est là que le texte laisse perplexe.
Un « équilibre » qui recouvre un déficit de 915,6 milliards
Un équilibré en ressources et en charges estimé à 5 495,2 milliards. La formule est exacte au sens comptable, un budget étant toujours équilibré puisque le solde est financé. Encore faut-il dire comment. Ici, l’équilibre n’est atteint que parce que 2 251,8 milliards de financements et de ressources de trésorerie, soit 41,0 % du total, complètent les recettes. Le solde budgétaire global ressort à moins 915,6 milliards (article 82), le solde de base à moins 951,8 milliards (article 81). Rapporté au produit intérieur brut, le besoin de financement se situe autour de 7 %, loin des repères de convergence de la zone CEMAC. Le texte n’affiche dans son corps ni le PIB retenu, ni le ratio de dette, ni le solde primaire.
Quand le service de la dette dépasse l’impôt
Le chiffre le plus frappant figure à l’article 88. Le service de la dette pour 2026 y est arrêté à 1 796,7 milliards de FCFA, soit 487,6 milliards d’intérêts et 1 309,2 milliards d’amortissements. Or les recettes fiscales nettes du budget général, retenues à l’équilibre (article 81), s’élèvent à 1 767,7 milliards. Le service de la dette représente donc 101,6 % des recettes fiscales : la totalité de l’impôt collecté ne suffit plus à couvrir la dette. Ce constat rejoint donc l’analyse du Fonds Monétaire International, pour qui le service de la dette gabonaise atteint 80 à 115 % des recettes, parmi les niveaux les plus élevés d’Afrique subsaharienne.
La structure de financement n’apaise pas l’inquiétude. Les émissions de titres triplent (de 480,3 à 1 282,8 milliards, plus 167 %), portées par un projet d’Eurobond de 1,5 milliard de dollars, soit 857,9 milliards de FCFA à dix ans (articles 85 et 97), alors que la note souveraine demeure à CCC moins chez Fitch et que la dette pourrait dépasser 85 % du PIB en 2026. Dans le même temps, les appuis budgétaires concessionnels s’effondrent de 96 % (de 830,5 à 36,1 milliards), faute de programme conclu avec les partenaires.
Le paradoxe pétrolier que personne n’explique
Le texte retient un baril à 75 dollars, hypothèse prudente alors que le Brent évoluait autour de 104 dollars le 22 mai 2026, jour du Conseil des ministres, et entre 93 et 95 dollars début juin, sur fond de tensions autour du détroit d’Ormuz. Et pourtant, l’impôt sur les sociétés pétrolières chute de 78,2 %, de 226,9 à 49,5 milliards (article 65). Comment un marché haussier, avec une hypothèse de prix volontairement basse, produit-il un tel effondrement des recettes ? Soit les recettes de la loi initiale étaient gonflées, soit les volumes effectivement perçus par l’État ont fortement baissé. Dans les deux cas, le texte ne fournit aucune explication.
Côté minier, la chute est réelle : l’impôt sur les sociétés minières tombe de 97,2 % et le droit de sortie mines de 60,1 %. Elle reflète un marché du manganèse déprimé, le groupe Eramet, opérateur de la Comilog, ayant publié pour 2025 un excédent brut d’exploitation en recul de 54 % et un prix du manganèse en baisse d’environ 11 %. Mais elle contredit alors l’hypothèse d’un prix du manganèse maintenu quasi stable dans le cadrage : les deux blocs du texte ne s’accordent pas.
Les 544 milliards qui ne portent aucun nom
Dans le tableau détaillé des financements (article 97) figure une ligne intitulée « autres ressources de trésorerie », dotée de 544 milliards de FCFA. Sans nom de créancier, sans projet, sans nature précisée. Cette somme représente près de 10 % du budget et le quart des financements mobilisés. Aucune analyse sérieuse ne peut valider un budget dont un dixième repose sur une ressource non identifiée. C’est la première clarification que la représentation nationale devra exiger.
Des arbitrages qui interrogent le sens des priorités
L’ajustement repose presque entièrement sur l’investissement, en baisse de 45,3 % (de 2 137,2 à 1 169,1 milliards), et plus précisément sur l’annulation des nouveaux projets, en chute de 95 %, pendant que les projets en cours augmentent de 66 %. Couper de moitié l’investissement public tout en visant 4 % de croissance portée par le secteur hors pétrole revient à retirer le principal moteur de cette croissance.
La lecture par mission est sans appel (article 92). La seule grande enveloppe en forte hausse est celle qui porte la dette, à plus 34 %, soit plus 173 milliards. Toutes les autres reculent : la santé de 26 %, l’enseignement supérieur de 35 %, l’agriculture de 53 %. Dans le même temps, les dépenses des fêtes du 17 et du 30 août passent de 8,6 à 18,6 milliards (plus 116 %) et le soutien aux prix des carburants de 12,2 à 55,4 milliards (plus 354 %), tandis que la gratuité des accouchements recule de 34 %. On peut discuter chacun de ces choix. On peut difficilement les défendre ensemble dans un texte présenté comme un budget de rigueur.
La vraie question n’est pas celle du chef de l’État
Il serait injuste, et surtout faux, de faire porter ces incohérences à celui qui a fixé le cap. Le cap, lui, est clair : assainir, réduire la dette, protéger les plus fragiles, refuser les charges improductives. Le problème n’est pas la volonté politique. Il est dans la traduction technique de cette volonté.
Car c’est le texte qui contredit le discours. On annonce ne pas vouloir alourdir la pression fiscale, et l’on crée un prélèvement de 3 % sur les salaires au profit du Fonds national de l’habitat (articles 401 à 403). On dit préserver les ménages vulnérables, et l’on rabote leurs filets sociaux. On affiche la discipline sur les exonérations, et l’on régularise en bloc des dizaines d’avantages accordés hors cadre, sans en chiffrer le coût (articles 9 à 59). Entre l’intention au sommet et la copie rendue, il y a un fossé. Ce fossé porte un nom : la qualité du conseil.
Un dirigeant ne vaut que par la vérité que ses techniciens acceptent de lui dire. Lorsqu’on lui présente un budget comme équilibré alors qu’il accuse un déficit de 915,6 milliards, lorsqu’on inscrit 544 milliards venus de nulle part, lorsqu’on ne sait pas expliquer pourquoi l’impôt pétrolier s’effondre quand le baril grimpe, ce n’est pas le chef de l’État qui a failli. Ce sont ceux qui sont censés l’éclairer.
Une exigence simple : la clarté avant le vote
Rien dans cette analyse ne relève de l’opinion. Tous les chiffres cités proviennent du texte lui-même. La rectification était nécessaire, et l’on doit en donner acte. Mais avant que le Parlement ne se prononce, quatre clarifications s’imposent : documenter les 544 milliards, expliquer l’écart entre le baril et les recettes pétrolières, assumer publiquement le déficit réel, et chiffrer le coût des exonérations approuvées.
Servir un pays, ce n’est pas rassurer celui qui décide. C’est lui présenter la réalité telle qu’elle est, pendant qu’il est encore temps d’en corriger les angles. Le Parlement a aujourd’hui cette responsabilité.


