Prisons surpeuplées, corruption endémique, enfants qui disparaissent dans le silence des consciences endormies. Le Ministre de la Justice, Garde des Sceaux, chargé des Droits humains, dresse un diagnostic sans concession et annonce les premières ruptures d’un Gabon post-transition.
Il est des vérités que l’on sait, que l’on chuchote dans les cours d’école et les marchés, mais que personne n’ose formuler à haute voix. Augustin Emane, lui, les dit. Avec la précision du juriste et la gravité de l’homme qui sait que les mots, quand ils sont prononcés par un Ministre, engagent bien plus que leur auteur : ils engagent tout un peuple, toute une époque.
Depuis les premières heures de son entrée au gouvernement, le Ministre de la Justice s’est imposé comme l’une des voix les plus claires d’un gouvernement qui a fait du changement sa raison d’être.
Dans une série d’entretiens accordés à Gabon 24, dans le cadre de l’émission Le Gouvernement s’exprime, il a livré, sans fard ni détour, son état des lieux d’une justice gabonaise à reconstruire, et sa vision d’une société à réconcilier avec elle-même.
Dans les entrailles de la prison de Libreville

Pour comprendre ce qu’est la justice en Afrique centrale, il faut parfois aller là où elle échoue le plus visiblement. Augustin Emane s’y est rendu. Pas en visite protocolaire, le temps d’une photo et d’une poignée de mains. Il s’y est rendu en homme, avec des yeux ouverts et une conscience qui refuse de se murer dans le confort de la fonction.
« Je me suis rendu à la prison de Libreville et j’en suis ressorti avec un sentiment de dégoût. Personne ne souhaiterait vivre dans de telles conditions. Notre responsabilité, en tant que société, est de faire en sorte que ce genre de situations ne se reproduise plus. »
Ce mot, dégoût, n’est pas anodin. Dans la bouche d’un ministre, il sonne comme une rupture. Il rompt avec des décennies de discours officiels qui avaient appris à habiller la misère carcérale de formules diplomatiques. Le Ministre a choisi l’honnêteté. Et cette honnêteté est, en soi, un acte politique.
Car parler de dégoût face aux geôles de son propre pays, c’est reconnaître l’échec, l’échec collectif d’une société qui a longtemps regardé ailleurs pendant que des hommes, des femmes, parfois des jeunes, croupissaient dans des conditions indignes. C’est poser les bases d’une réforme qui ne peut plus être ajournée.
L’illusion punitive : quand la prison devient une fin en soi

Il y a, dans la manière dont nos sociétés conçoivent la justice, un réflexe ancestral et profondément humain : celui de vouloir enfermer le mal pour s’en débarrasser. Mettre derrière des barreaux, c’est, dans l’imaginaire collectif, répondre à la douleur des victimes. C’est punir. C’est nettoyer.
« Les peines alternatives à la prison ne sont pas appliquées parce que l’incarcération est perçue par beaucoup comme la réponse qui satisfait le plus grand nombre, alors que d’autres solutions existent et peuvent être mises en œuvre. »
Ce diagnostic est d’une lucidité redoutable. Le Ministre ne dit pas que la prison est inefficace parce que les juges sont incompétents, ou parce que les textes sont mal rédigés. Il dit quelque chose de bien plus profond : la prison est un choix culturel avant d’être un choix juridique. Elle rassure. Elle donne l’illusion que l’on a agi. Mais elle ne guérit rien. Elle entasse, elle brise, elle fabrique souvent de la récidive là où l’on croyait produire de la rédemption.
Le chantier est colossal. Il ne s’agit pas seulement de réformer des textes de loi. Il s’agit de reformater des mentalités, convaincre magistrats, avocats, victimes et opinion publique que la sanction peut prendre d’autres visages : le travail d’intérêt général, la médiation, la réparation, sans pour autant trahir l’exigence de justice.
La corruption : un mal qui irrigue jusqu’aux racines

La corruption. Le mot fait mal. Il brûle. Il désigne toujours l’autre : l’élu qui monnaye sa signature, le fonctionnaire qui tend la main avant de tamponner le dossier. Mais Augustin Emane refuse cette vision commode.
« Quand on parle de corruption, les Gabonais ont tendance à penser aux hommes politiques. Pourtant, les faits de corruption irriguent l’ensemble de notre société. »
Cette phrase est un miroir tendu à tout un pays. Elle dit : regardez-vous. La corruption n’est pas un problème de caste, c’est un problème de culture, une gangrène diffuse qui a colonisé les hôpitaux, les écoles, les administrations, les tribunaux, les marchés. Elle s’est logée dans les petits gestes du quotidien, dans les billets glissés sous les guichets, dans les diplômes achetés, dans les contrats attribués à la faveur du lien de sang.
Nommer ce mal sans détour, c’est déjà préparer le terrain pour l’éradiquer. Et le Ministre ne s’arrête pas aux mots. Il annonce des actes.
« Un numéro vert sera mis en place, dans les 100 jours, afin de dénoncer les cas de corruption. »
Cent jours. Le délai symbolique des gouvernements qui veulent marquer les esprits par la vitesse d’exécution. Un numéro vert : outil modeste en apparence, révolution silencieuse dans un pays où la dénonciation a longtemps rimé avec représailles. Rendre la lutte contre la corruption accessible à tous, c’est démocratiser la résistance. C’est dire à chaque Gabonais qu’il est, lui aussi, gardien de l’intégrité publique.
Les enfants du Gabon : une urgence qui ne peut plus attendre

Il est des sujets dont on ne parle pas facilement. La disparition d’enfants en fait partie. Elle touche à ce que l’humanité a de plus sacré : l’innocence, la vulnérabilité, la promesse d’un avenir. Au Gabon, comme dans beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne, le sujet reste trop souvent confiné dans la sphère privée du malheur familial, loin des radars institutionnels.
Augustin Emane entend y remédier en mobilisant ce que les sociétés modernes ont de plus puissant en matière d’alerte collective : les médias.
« Nous mettrons en place un dispositif afin que, lorsqu’il y a un soupçon de disparition d’enfants, les médias puissent alerter l’ensemble des Gabonais et fournir des indications sur les faits. »
Et il en formule la logique avec une clarté implacable :
« Plus un enlèvement est dénoncé tôt, plus les chances de mettre la main sur le ravisseur sont grandes. »
Derrière la simplicité de cette formule se cache une révolution dans la manière dont le Gabon envisage la protection de ses enfants. Non plus comme une affaire de famille, mais comme une affaire d’État, et d’abord, une affaire de tous.
Un ministre qui parle, un pays qui s’éveille

Ce qui frappe, à l’issue de ces déclarations, c’est moins la nouveauté des problèmes soulevés, tous hélas bien connus, que la franchise avec laquelle ils sont nommés. Dans l’Afrique postcoloniale, les ministres ont souvent appris à parler beaucoup pour ne rien dire, à envelopper le vide dans un luxe de formules. Augustin Emane fait le choix inverse.
Il parle de dégoût, de corruption sociétale, de prisons indignes, d’enfants qui disparaissent. Il s’engage sur des délais. Il promet des dispositifs concrets. Il met sa parole en gage. Ce faisant, il crée une dette de responsabilité envers les Gabonais. Et c’est précisément ce que les peuples africains, lassés des promesses volatiles, attendent de leurs gouvernants : non pas des discours d’éternité, mais des actes datés, mesurables, vérifiables.
Le chemin sera long. Les réformes de la justice ne se décrètent pas du jour au lendemain. Elles se construisent dans la durée, dans le courage des magistrats qui résistent aux pressions, dans la formation des enquêteurs, dans l’éducation d’une société à refuser le bakchich comme règle du jeu. Mais tout voyage commence par un premier pas.
Le Gabon est à un carrefour de son histoire. Les hommes et les femmes qui tiennent aujourd’hui les rênes du pays en sont conscients. Reste à transformer cette conscience en actes. Reste à prouver, dans la durée et dans les faits, que ce pays a décidé, une bonne fois pour toutes, de regarder ses démons en face et de les vaincre.
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