Elles ont fait ce qu’on leur a toujours dit de faire : accoucher à l’hôpital, sous la surveillance d’un personnel qualifié, dans une structure censée les protéger. Cinquante-neuf d’entre elles, en 2025, n’en sont pas ressorties vivantes. Pas dans la rue. Pas faute de soins. À l’hôpital. Dans un lit. Dans un pays qui affiche un taux de couverture maladie de 76 %.Ce n’est pas un accident isolé. C’est une trajectoire.
Le chiffre qu’il faut lire lentement
En 2025, 59 décès maternels ont été enregistrés dans les structures hospitalières civiles du Gabon, contre 50 en 2024 , une hausse de 18 % en un an, selon le rapport annuel de l’Organisation mondiale de la santé relayé par plusieurs médias gabonais, dont GabonReview et GabonActu. Neuf femmes de plus qu’un an plus tôt. Le ratio de mortalité maternelle, lui, reste fixé à 399 décès pour 100 000 naissances vivantes selon l’Enquête démographique et de santé 2019-2021 un niveau que l’agence onusienne UNFPA a qualifié de préoccupant, en hausse par rapport à l’enquête précédente, et que Le Confidentiel a mis en perspective : à titre de comparaison, ce taux resterait inférieur à 10 en France et proche de 20 au Maroc. Une statistique ne pleure pas. Une statistique ne rentre pas à la maison annoncer à une famille que celle qui était partie accoucher ne reviendra pas. Une femme, elle, laisse un vide , un berceau déjà installé, des vêtements de nouveau-né déjà pliés, un prénom déjà choisi pour un enfant qui grandira sans elle.
Mortes à l’hôpital, pas malgré lui
C’est la formule employée par GabonReview, qui affirme avoir eu accès au rapport de l’OMS : ces femmes seraient mortes non pas en dépit du système de santé, mais à l’intérieur de ses failles. Le rapport pointerait un plateau technique insuffisant, des conditions d’asepsie défaillantes, des ruptures de médicaments essentiels et une prise en charge inadéquate des urgences obstétricales. L’OMS introduirait, selon ce même compte-rendu, une notion clinique éclairante : le « troisième retard ». Dans la chaîne de survie d’une femme en danger, trois ruptures peuvent être fatales, le retard à reconnaître le danger, le retard à atteindre une structure de soins, et ce troisième retard, le plus injuste de tous : celui qui survient une fois la patiente arrivée, à l’intérieur même de l’hôpital, là où toutes les conditions théoriques de survie sont censées être réunies. Autrement dit : elles ont fait ce qu’il fallait. C’est le système qui a manqué. De son côté, la Stratégie de coopération OMS-Gabon 2024-2027 confirme l’absence de mécanismes systématiques d’audit des décès maternels dans le pays, aux côtés d’une qualité insuffisante des soins obstétricaux et d’une application limitée des normes cliniques.
Des engagements, pas encore des résultats
Le Gabon ne part pas de rien. Un plan d’accélération de la réduction des décès maternels évitables a été annoncé en 2026, avec un horizon fixé à 2030. Le sujet a également figuré parmi les priorités évoquées lors d’une audience entre le président du CESEC, Guy Bertrand Mapangou, et le représentant résident de l’OMS au Gabon, le Dr Xavier Crespin.Mais entre un objectif écrit dans un document stratégique et une femme sauvée dans une salle d’accouchement, il y a tout un système à faire tenir : des sages-femmes en nombre suffisant, des gynécologues-obstétriciens disponibles, du sang en stock, des blocs opératoires fonctionnels, des médicaments qui ne manquent jamais, des ambulances qui arrivent à temps. Et surtout : du temps. En obstétrique, quelques minutes séparent parfois la vie de la mort.
La vraie question
Être admise dans un hôpital ne suffit pas si l’urgence n’y est pas reconnue à temps, si les moyens n’y sont pas disponibles, si la chaîne de soins se rompt au moment critique. La question à laquelle le pays doit répondre n’est donc plus seulement : combien de femmes sont mortes ? Elle est : combien pouvions-nous sauver ? Cinquante-neuf en 2025. Cinquante en 2024. La courbe monte. Et derrière cette courbe, des familles enterrent des femmes parties donner la vie. Mourir en donnant la vie ne doit jamais devenir une normalité statistique. Une maternité doit rester un lieu où la vie commence , pas un endroit que certaines mères n’ont plus le droit de quitter vivantes.



